Pleine conscience et addictions

Le bouddhisme enseigne que la souffrance (en pali : dukkha) découle d’un stress émotionnel, lui-même généré par un état de manque découlant d’un désir ou d’un besoin insatisfait. Cet état de manque ou « craving » est l’équivalent du terme pali Tanhâ (soif). L’addiction en tant que réponse à ce manque en lieu et place de la reconnaissance et de la prise en compte du besoin insatisfait, offre un faux refuge face à la souffrance (Marlatt, 2002). En effet, le soulagement est temporaire et les conséquences de l’addiction elle-même contribuent à augmenter la souffrance à l’origine du comportement. C’est le cercle vicieux.

Des études suggèrent que la mindfulness est peu efficace dans les stades initiaux avant l’amorçage du changement comportemental, au moment où les envies sont encore difficiles à contrôler. Il s’agirait donc d’une intervention de deuxième intention, associée à d’autres traitements. Lorsque le changement comportemental a été amorcé et que les stratégies de maintien commencent à fonctionner, des pratiques plus intensives et structurées commencent à porter des fruits. Le programme de huit semaines MBRP (Mindfulness Based Relapse Prevention) est une de ces pratiques validées pour son efficacité.

En tant qu’intervention thérapeutique, encore mieux associée à d’autres types interventions (comme celles proposées par la TCC), la mindfulness entraîne une redirection de l’attention vers des modalités non-automatiques du fonctionnement cognitif et comportemental. Elle agit à l’opposé des conduites addictives, où l’attention est automatiquement dirigée par les réseaux mnésiques en lien avec la substance concernée.[1] Cet entraînement n’a pas pour objectif direct de supprimer les processus automatiques intervenant dans le « craving », mais d’observer les productions mentales et émotionnelles générées par les réseaux mnésiques impliqués dans la consommation.

Faire attention sans juger l’expérience, soit adopter une perspective décentrée de soi, signifie passer du rôle d’acteur à celui d’observateur, susceptible de réduire le sentiment d’urgence inhérent au « craving ». Le corolaire consiste en un contrôle accru des choix et des décisions découlant d’état mentaux et corporels aversifs, générant une réponse plus adaptée à la place des réactions automatiques habituelles (Curtin et al., 2006). Le mécanisme à l’œuvre permettrait de réduire le biais affectif consistant à « prendre les choses personnellement » plutôt que de changer les pensées centrées sur soi (Amaro, 2010).

Bénéfices clés de la mindfulness

En entraînant des processus flexibles, au gré d’une observation présente et détachée de la séquence des cognitions dysfonctionnelles habituelles, la mindfulness est susceptible de démonter progressivement le processus automatique d’apprentissage associatif à la base de l’addiction. Il s’agit d’une « dés-automatisation » du comportement. Grâce à cette flexibilité retrouvée la tolérance aux états désagréables qui viennent malgré soi augmente. Cette tolérance s’étend aux affects et sensations corporelles qui se produisent en dehors de la sphère consciente de l’esprit (Brewer, Bowen, Smith, Marlatt & Potenza, 2010 ; Kabat-Zinn et al. 1985 ; Teasdale, Segal & Williams, 1995). Le sujet apprend ainsi à reconnaître et à répondre de manière nuancée aux stimuli cognitivo-affectifs plutôt que de réagir toujours selon le même schéma de conditionnement opérant automatique. Une étude de Moore & Malinowski (2009) a montré que l’entraînement à la mindfulness pour des personnes alcoolo-dépendantes était corrélé avec une meilleure performance à des tâches exigeant une attention simultanée à plusieurs niveaux.

L’activation d’un réseau de la mémoire peut déclencher une série de pensées, d’émotions et de comportements qui se déroulent en dehors des circuits réflexifs conscients de type : danger imminent perçu – stress – consommation. La pratique de la mindfulness est susceptible de reconditionner ces circuits en substituant au comportement dysfonctionnel, tel que la recherche active de drogue, un autre comportement, comme la respiration diaphragmatique.9

La pratique de la mindfulness en addictologie favorise :

  • La reconnaissance dans le moment présent de l’état de manque et de ses manifestations,
  • La déconstruction des étapes qui mènent de l’envie à l’activité addictive,
  • La prise de conscience de l’insatisfaction qui précède l’état de manque et de tout ce qui l’accompagne (émotions, pensées, ressentis),
  • La conscience d’une différence entre un besoin insatisfait et l’envie à l’origine du manque,
  • L’acceptation malgré le jugement négatif (critique et culpabilité) que cela se passe ainsi,
  • La dés-identification du processus qui mène à l’activité addictive,
  • L’apprentissage par l’expérience de ses propres ressources internes et externes (trouver en soi comme à l’extérieur des moyens alternatifs pour faire face à l’addiction,
  • L’ouverture à un travail sur soi plus profond.

 

Irina Perret, Psychologue spécialisée en psychothérapie FSP

 

[1] Breslin, C., Zack, M. An Information-Processing Analysis of Mindfulness: Implications for Relapse Prevention in the Treatment of Substance Abuse. Clinical Psychology: Science and Practice, 2002; V9 N3: 275-299.

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